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Publié par Feezzy

Voilà plus de quarante ans que Feeling existe. Plus de quarante ans que j’entends les musiciennes et les musiciens annoncer leur visite… et plus de quarante ans que je souris en écoutant la petite préposition qu’ils choisissent.

Les uns disent : “Je passerai à Feeling demain.” Les autres : “Je passerai chez Feeling.”

Pendant longtemps, j’ai été tenté de sortir mon Bescherelle. Après tout, en français, on passe “chez” son médecin, “chez” son boulanger, “chez” son luthier… Alors pourquoi “à Feeling” ? Et puis je me suis ravisé, parce qu’au fond, ce n’est pas très grave. L’essentiel est qu’ils passent. Je ne me voyais d’ailleurs pas interrompre le réglage d’une clarinette ou d’un saxophone pour ouvrir un cours de grammaire, même si je reste persuadé que l’Académie française gagnerait à compter quelques réparateurs d’instruments à vent parmi ses membres…

Au fil des années, pourtant, j’ai fini par me demander si cette petite différence de langage ne racontait pas quelque chose de beaucoup plus profond.

Car ceux qui disent “je passe à Feeling” imaginent, le plus souvent, venir dans un magasin. C’est parfaitement logique. Ils pensent acheter un bec, faire réviser leur trompette, chercher une anche, essayer un saxophone ou déposer leur instrument à l’atelier. Ils viennent dans un commerce, comme on va à la pharmacie, à la banque ou au supermarché.

Puis la porte s’ouvre, le musicien s’installe et joue quelques notes. Trois, parfois deux… quelquefois une seule suffit. Très vite, la conversation s’engage. “Je ne comprends pas…” J’aime beaucoup cette phrase. Elle annonce rarement ce qui va suivre.

Celui qui est persuadé d’avoir trouvé le problème découvre qu’il se trompait complètement. Celui qui voulait changer de bec réalise que son ancien lui convenait très bien. Celui qui accuse son instrument retrouve un geste oublié. Celui qui pense manquer de puissance comprend qu’il cherche en réalité une autre couleur de son. Et puis il y a ceux qui arrivent avec un véritable musée du bec : celui conseillé par le professeur, celui recommandé par un copain, celui découvert sur Internet, celui qui fait le plus de publicité, celui que “tout le monde utilise”… À la fin, ils ne savent plus ce qu’ils cherchent, mais ils savent qu’ils ne l’ont toujours pas trouvé.

Alors nous faisons quelque chose d’assez étrange. Avant même d’écouter l’instrument, nous commençons par écouter le musicien.

Nous écoutons le musicien avant de regarder l’instrument. Nous essayons de comprendre son histoire, son parcours, ce qu’il aimait autrefois, ce qu’il voudrait retrouver, ce qui a changé dans son jeu, parfois même dans sa vie. Les instruments parlent beaucoup, mais les musiciennes et les musiciens encore davantage… à condition de leur laisser le temps.

C’est probablement là que Feeling est devenu, sans que nous l’ayons vraiment décidé, autre chose qu’un magasin.

Bien sûr, nous vendons des instruments. Heureusement, d’ailleurs, car il serait compliqué de payer les factures en échange de bonnes conversations… Nous réparons, nous réglons, nous entretenons, nous harmonisons. C’est notre métier et celui-ci nous passionne.

Ce qui nous passionne également, ce sont les musiciennes et les musiciens. Comprendre pourquoi un enfant ne parvient plus à sortir un son alors qu’il y arrivait la semaine précédente. Voir le regard d’un amateur s’illuminer lorsqu’il retrouve enfin les sensations qu’il croyait perdues. Observer un professionnel repartir avec un sourire parce qu’un détail, parfois minuscule, a tout changé.

Au fond, nous passons beaucoup plus de temps à écouter des personnes qu’à regarder des instruments.

Et c’est peut-être pour cette raison qu’un phénomène curieux se produit. Les années passent. Le musicien revient. Puis revient encore et, sans que personne ne lui fasse la moindre remarque, sans qu’aucun professeur de français ne soit intervenu, une petite préposition disparaît… pour laisser place à une autre.

Un jour, il téléphone. “Bonjour… je passerai chez Feeling. Comme si, sans même s’en rendre compte, il ne venait plus dans une enseigne, mais chez des personnes qu’il connaissait désormais.

Si tant de musiciennes et de musiciens finissent par dire spontanément qu’ils passent “chez Feeling”, c’est simplement parce qu’ils ont compris ce que Feeling est, depuis plus de quarante ans : un lieu où les vibrations naissent des instruments… mais vivent d’abord dans les musiciennes et les musiciens qui les font chanter.

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